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Le capitalisme au service de l’environnement
par PHILIPPE JOLY (mars 2007)
Longtemps considérés comme des questions politiques incompatibles,
l’environnement et l’économie semblent maintenant
conciliables dans les nouvelles procédures incluses dans le protocole
de Kyoto. Ce dernier prévoit notamment la création d’un
marché international d’échange d’émission
de gaz à effet de serre (GES). Ce marché climatique, ou
bourse du carbone, met à profit la force de la loi de l’offre
et de la demande au profit de la lutte aux changements climatiques.
Le Canada emboîtera-t-il le pas des États-Unis et de l’Australie,
mais surtout de l’Union européenne, qui profitent efficacement
de cette structure économique dynamique?
Qu’est-ce qu’un marché climatique?
La mise en place d’un marché climatique est intimement
liée à l’établissement de quotas d’émission
de GES. En effet, il est essentiel qu’une autorité nationale
ou multinationale (comme l’Union européenne par exemple)
établisse clairement des objectifs de réduction des émissions
polluantes. Elle fixe alors pour chaque secteur d’activité
concerné un seuil de pollution, ou quota, à atteindre
dans un temps donné. Un organisme membre du marché climatique
qui surpasse les objectifs de réduction des GES fixés
et n’utilise pas entièrement son quota (atteint un seuil
de pollution inférieure à la limite prescrite) peut alors
revendre à la bourse du carbone son excédent de CO2 non
utilisé et ainsi être récompensé en argent
sonnant pour sa performance environnementale supérieure aux attentes.
En revanche, un organisme qui n’atteint par les objectifs fixés
et dépasserait son quota d’émission devra donc «
acheter les tonnes de CO2 » excédentaires nécessaires
à ses activités; il acquiert, à un juste prix,
de nouveaux « droits de polluer ».
Le prix de « la tonne de CO2 » à la bourse du carbone
suit alors la loi de l’offre et de la demande tout comme le ferait
n’importe quelle action dans un marché conventionnel. L’imposition
d’objectifs ambitieux et renouvelés est donc une façon
efficace de maintenir la demande élevée en CO2 et d’en
assurer le prix fort à la tonne afin d’inciter efficacement
les organismes membres du marché à améliorer leurs
performances écologiques. Ainsi, contrairement à certaines
mesures purement punitives telles la taxation des grands pollueurs,
le marché climatique permet aussi d’encourager les bons
comportements. En vertu de Kyoto, les gouvernements (villes et États),
les entreprises, les courtiers et certains fonds d’investissement
spécialisés peuvent être acheteurs à la bourse
du carbone.
L’expérience américaine et européenne
En 2001, naissait le Chicago climate exchange (CCX), la première
bourse au monde gérant l’échange de crédits
d’émission de GES. Cette dernière demeure cependant
sur une base volontaire puisque les États-Unis, qui se sont retirés
du protocole de Kyoto, n’ont toujours pas adopté d’objectifs
nationaux de réduction des émissions de GES; notons cependant
que la situation est appelée à changer avec l’arrivée
des démocrates, favorables à une lutte plus soutenue aux
changements climatiques, à la tête du Congrès et
du Sénat. Entre temps, le CCX doit se battre pour convaincre
de nouveaux organismes de se joindre aux membres de la bourse, mais
déjà les résultats sont remarquables. La bourse
regroupe de multiples entreprises, de Ford à Motorola en passant
par Abitibi-Consolidated, plusieurs villes dont Chicago et Portland,
de nombreuses universités et un État : le Nouveau-Mexique.
Le nombre de membres a presque doublé en un an. Les bénéfices
environnementaux sont tout aussi notables. En effet, pour la phase 1
du projet (en 2006), le CCX avait fixé à ses membres une
réduction des émissions de GES de 4% par rapport à
la moyenne de 1998 à 2001. La réduction a finalement été
de 14%! La phase 2 qui prévoyait une réduction de 10%
des émissions de GES avant 2010 pourrait donc vraisemblablement
être revue à la hausse.

(Source : www.chicagoclimatex.com/)
Ailleurs aux États-Unis, on observe la même tendance.
En Californie, on s’apprête à rendre opérationnel
un marché du carbone, obligatoire cette fois, accompagné
d’objectifs de réduction des émissions de GES. D’autres
États comme le Delaware, le Maine, le Vermont, le New Hampshire,
New York et le New Jersey seraient prêts à emboîter
le pas. Il faut rappeler que les États-Unis ont déjà
fait l’expérience d’une « bourse environnementale
». En 1990, l’administration américaine avait décidé,
suite à un accord avec le Canada dirigé par Brian Mulroney,
de réduire substantiellement les émissions de SO2 (gaz
sulfurique) responsables des pluies acides afin de contrer ce phénomène
qui ravageait les territoires canadiens et américains. Afin d’y
parvenir, une bourse, très semblable à celle prévue
par Kyoto, contrôlant les rejets de ce gaz a été
mise en place avec succès.
L’Union européenne, quant à elle, a réussi
l’exploit de regrouper sous un même marché de crédits
d’émission de GES ses 27 États membres. L’organisme
EU ETS est responsable des échanges entre les forces impliquées.
L’Europe qui s’était fixé l’objectif
ambitieux dans le protocole de Kyoto de réduire de 8% ses émissions
des GES sous le seuil de référence de l’année
1990 est en voie de le dépasser et le marché climatique
européen, opérationnel depuis 2005, a certainement contribué
à cette réussite. La bourse du carbone européenne
a d’ailleurs peut-être été victime de son
succès. Le prix de la tonne de CO2 n’a pas cessé
de chuter depuis les derniers mois et s’est effondré à
1,30 euro en février dernier. La raison est que les pays européens
affichent des émissions de GES inférieures aux attentes,
donc inférieures aux quotas prescrits, ce qui amène l’offre
à la hausse et le prix de la tonne de CO2 à la baisse.
Afin de stabiliser à un niveau acceptable le prix des crédits
d’émission, il faudra donc vraisemblablement présenter
des cibles de réduction de la pollution supérieures. Les
membres de l’Union européenne se sont justement entendus
vendredi dernier sur des réductions de 20% des émissions
de GES par rapport à l’année repère de 1990
d’ici 2020.
Une bourse du carbone au Canada?
Voilà longtemps que la Bourse de Montréal se prépare
à accueillir un marché climatique au Canada. Déjà,
en décembre 2005, à la Conférence des Nations unies
sur les changements climatiques qui se tenait dans la métropole
québécoise, la Bourse de Montréal achevait les
préparatifs nécessaires à la gestion des échanges
de crédits d’émission de GES et en juillet 2006,
elle concluait une entente de partenariat avec la Bourse climatique
de Chicago (CCX) : le Marché climatique de Montréal (MCeX)
était né.

Tour de la bourse de Montréal
(Source : en.wikipedia.org)
Bien que tous les mécanismes soient en place pour enclencher
le marché climatique dans l’institution québécoise,
la réponse fédérale tarde à se faire entendre.
En effet, le gouvernement conservateur, depuis l’accession au
pouvoir de Stephen Harper, est resté vague sur ses intentions
d’utiliser une bourse du carbone à l’échelle
canadienne. Le ministre de l’Environnement, John Baird, ne semble
pas considérer cette question comme prioritaire et serait même
favorable à l’établissement d’un marché,
non pas basé sur des cibles de réduction des émissions
de CO2 en valeur absolue, mais sur un partage de crédits dont
les cibles seraient calculées en fonction de l’intensité
des émissions de GES des membres (l’intensité correspond
à la quantité de CO2 par « unité de production
»). Or, cette mesure, en accord avec le controversé Plan
vert du gouvernement, complique énormément la comptabilité
inhérente à la vente et à l’achat de droits
d’émission en plus de réduire substantiellement
la capacité de la bouse du carbone à améliorer
le rendement environnemental des organismes membres. De plus, le ministre
s’est aussi dit défavorable à l’établissement
d’un marché climatique qui aurait des liens avec d’autres
marchés du même type dans le monde comme la Bourse de Chicago
par exemple.
L’idée de mettre en place une bourse du carbone basé
sur un échange de crédits d’émission en quantité
absolue fait pourtant consensus chez les trois partis d’opposition
à la Chambre des communes, les groupes écologistes et
bon nombre d’entreprises. La Bourse de Toronto (TSX) – qui
espère aussi gérer le marché climatique, mais accuse
du retard par rapport à la Bourse de Montréal –
s’est aussi affirmée en faveur d’un tel projet. Dans
un plaidoyer de 10 pages envoyé au ministre de l’Environnement,
Richard Nesbitt, président du Groupe TSX, conteste les propositions
de John Baird qui visent vraisemblablement à épargner
l’industrie pétrolière des investissements nécessaires
à la lutte aux changements climatiques. Il considère que
la position actuelle du Canada nuit à sa crédibilité
sur la scène internationale et retarde son inclusion efficace
dans ces nouveaux marchés en création. « Le mécanisme
de marché est la clé pour réussir à atteindre
les objectifs environnementaux qui visent les cibles de réduction,
puisque ce sont les forces du marché qui assignent un prix aux
efforts de réduction » écrit Richard Nesbitt (cité
par Alec Castonguay dans Le Devoir, 20 février 2007).
Le TSX a amorcé depuis quelques mois des démarches pour
devenir une bourse du carbone dans un éventuel plan de réduction
des émissions de GES au Canada. La Bourse de Toronto, la plus
grande bourse de ressources au monde, suggère que ses clients
sont mieux placés pour profiter de l’échange de
crédits d’émission. Cependant, la Bourse de Montréal
détient une longueur d’avance en la matière et cette
dernière demeure le choix le plus logique pour gérer le
marché climatique. Interrogé sur la « bataille des
bourses », le porte-parole de la Bourse de Montréal a plutôt
amené l’idée que les deux institutions puissent
être complémentaires. La Bourse de Montréal, qui
s’occupe de l’échange de produits dérivés,
serait davantage appelée à encadrer de la gestion de risques
(l’essentiel des échanges), « les entreprises achètent
et vendent des crédits qu’elles gardent dans leur livre
de comptes en prévision de les revendre plus tard » (Castonguay,
Alec (2007, 20 février). « Marché du carbone : la
Bourse de Toronto presse Harper d’agir ». Le Devoir.) alors
que la Bourse de Toronto se limiterait à superviser l’échange
final de crédits d’émission entre les grandes entreprises
qui en sont actuellement les clients.
Quelles performances offrirait le Québec dans un marché
climatique?
La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Il
faut d’abord rappeler qu’afin de rendre viable un marché
climatique, il faut imposer des objectifs dont les exigences augmentent
graduellement.
Or, le Québec, s’il veut respecter Kyoto, est acculé
au pied du mur : l’échéance du protocole arrive
à grands pas. Rappelons qu’afin de respecter cette entente
sur les changements climatiques, le Canada, donc le Québec aussi,
doivent présenter une moyenne des émissions de GES sur
la période allant de 2008 à 2012 inférieure de
6% à celle de l’année 1990. Il est donc trop tard
pour présenter des objectifs progressifs : une éventuelle
bourse du carbone devrait directement imposer des quotas à la
hauteur des objectifs de Kyoto. Comment réagirait l’économie
québécoise à ses mesures? Le secteur industriel
a d’ores et déjà réduit de 6,8% ses émissions
de GES et bénéficierait donc rapidement de redevances
intéressantes. En revanche, les secteurs de l’énergie,
des transports et des institutions, qui sont le plus souvent sous la
responsabilité de l’État, ont augmenté leurs
émissions depuis 1990 et deviendraient donc forcément
acheteurs de crédits dans un premier temps. Les mesures prévues
par le plan d’action du gouvernement contre les changements climatiques
pourront cependant améliorer le rendement environnemental de
ces secteurs dans les années qui viennent réduisant ainsi
la demande en crédits d’émission. Cette situation
fictive dans laquelle le Québec participerait à une bourse
du carbone fixant des objectifs comparables à ceux de Kyoto est
cependant peu probable. En effet, si la tendance se maintient, c’est
à l’échelle canadienne que s’établira
un marché climatique. Or, le Canada est si en retard sur ses
objectifs dans le protocole de Kyoto (il s’en éloigne de
35%) qu’il serait plus probable qu’il établisse,
dans une éventuelle bourse du carbone, des objectifs plus modestes.
Cela favoriserait économiquement le Québec, qui en comparaison
à la majorité des provinces canadiennes, affiche des performances
écologiques supérieures. Ainsi, en attendant un marché
international qui fixerait le prix de la tonne de CO2 (d’ici 2010-2012),
le Québec deviendrait donc globalement un vendeur de crédits
et profiterait financièrement des efforts que le gouvernement
québécois déploie depuis quelques années
pour lutte contre les changements climatiques.
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