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Textes de La Plume verte

 
 

Le fleuve St-Laurent étouffe

De récentes études menées par un regroupement d’instituts et d’universités québécoises révèlent que l’Estuaire du St-Laurent souffre d’hypoxie : les taux d’oxygène dans ses eaux ont dramatiquement chuté au cours des dernières années. Fait inquiétant : les chercheurs commencent à faire des parallèles entre le réchauffement planétaire et le phénomène d’asphyxie.

st-laurent

par PHILIPPE JOLY - mai 2006

Entre 2003 et 2005, un consortium d’universités et d’instituts québécoises a observé des taux d’oxygène dangereusement bas dans le chenal Laurentien, une vaste fosse d’une profondeur variant entre 200 et 300 m et qui s’étend de Tadoussac jusqu’à la limite du plateau continental. L’analyse des chercheurs révèle que la zone hypoxique, c’est-à-dire la région où la faible concentration d’oxygène dans l’eau met en danger la faune et la flore aquatique, a quintuplé en moins de deux ans ; elle couvre maintenant une superficie de 1300 km2 et rejoint l’Île d’Anticosti. À des profondeurs excédant 275 m, crustacés et micro-décomposeurs ayant succombé à l’asphyxie jonchent, morts, les fonds marins. Ces animaux sont pourtant essentiels à la survie de la plupart des poissons dans l’Estuaire.
Des échantillons d’eau recueillis entre Rimouski et Anticosti ont montré que la concentration moyenne d’oxygène dissout dans le chenal Laurentien est de 1,8 mg par litre. Or, il a été démontré que la survie de bon nombre d’espèces aquatiques est menacée lorsque les concentrations glissent sous le seuil de 2,0 mg par litre. Le phénomène d’hypoxie est récent et accélère à un rythme inquiétant : en 1930, la concentration d’oxygène dans l’Estuaire était de 3,5 mg par litre et en 1970, elle se maintenait toujours à 3,0 mg pas litre.

 

L’anoxie

Près de Trois-Pistoles, on frôle maintenant l’anoxie, c’est-à-dire la quasi absence d’oxygène dans l’eau. En effet, les taux d’oxygène mesurés devant le village côtier s’établissent aujourd’hui à 0,9 mg. C’est deux fois moins qu’en 2003. Certaines statistiques prédisent que 50% des morues mourraient en moins de 4 jours si elles étaient exposées à pareilles concentrations d’oxygène.

 

Le processus d’eutrophisation

Les scientifiques suggèrent que l’asphyxie du fleuve St-Laurent pourrait être causée, en partie, par la pollution agricole, industrielle et urbaine. Les eaux usées des municipalités (60% de celles-ci proviennent de la région de Montréal) ainsi que les engrais et le purin des terres agricoles, polluants bourrés de nitrates et de phosphates, sont déversés en quantités énormes dans le St-Laurent. Ils constituent alors une nouvelle source de nutriments pour les plantes aquatiques qui prolifèrent et se décomposent attirant des bactéries qui, elles, consomment une quantité phénoménale d’oxygène. C’est ce qu’on appelle le processus d’eutrophisation. En fait, c’est plus de 6 millions de tonnes de sédiments provenant de l’érosion des terres arables qui défilent devant la ville de Québec chaque année.

 

L’impact des changements climatiques

Cependant, le processus d’eutrophisation ne peut plus, à lui seul, expliquer la chute vertigineuse des taux d’oxygène dans l’Estuaire du St-Laurent. De plus en plus de scientifiques sont aujourd’hui convaincus que l’asphyxie du fleuve est intimement liée au réchauffement de la planète. En effet, les eaux profondes du chenal laurentien se sont réchauffées de 2,0 ºC en moins de cent ans. Or, selon une loi chimique bien connue, la solubilité d’un gaz est inversement proportionnelle à la température du liquide dans lequel il est dissout : plus l’eau est chaude, moins elle stocke d’oxygène. De plus, le réchauffement modifie aussi le mélange des courants marins chauds et froids. En 1930, le courant du Labrador, froid et riche en oxygène, formait 72% des eaux entrant dans l’Estuaire du St-Laurent contre 28% pour le Gulf Stream, un courant chaud et pauvre en oxygène. Aujourd’hui, en raison des changements climatiques, le courant du Labrador forme 47% de ces eaux contre 53% pour le Gulf Stream. Le réchauffement de la planète inverse les courants dominants à l’entrée du Golfe du St-Laurent. En outre, la hausse de la température dans les eaux profondes accélère le travail des bactéries et contribue à accentuer le phénomène d’eutrophisation.

 

Impuissance

Par le passé, les environnementalistes se sont battus contre les rejets de DDT et de PCB. Leurs efforts ont porté fruit. L’utilisation de ces polluants est maintenant proscrite et leurs impacts sur les systèmes aquatiques ont considérablement diminué. Cependant, il était relativement facile de cibler les industries qui produisaient ces agents toxiques. Aujourd’hui, l’hypoxie du fleuve St-Laurent semble résulter de phénomènes planétaires. La baisse du taux d’oxygène dans l’Estuaire nous démontre les interactions fondamentales qui existent entre les différents moteurs du climat. Nous constatons maintenant, à un niveau bien plus près de nous, les influences du déraillement climatique et des rejets industriels, agricoles et urbains. Et face à ce constat, la terrible impuissance; l’incapacité de lutter seuls, à moins d’une prise de conscience mondiale, contre ces phénomènes d’une ampleur qui dépasse l’entendement humain.


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Références bibliographiques (sources principales)

[1] Brillant, R.; Roberge, M. (2005). L'estuaire manque d'air. Montreal, QC : Découverte, Radio-Canada.

[2] Fisheries and Oceans Canada. (2006). «Will “Dead Zones” Spread in the St. Lawrence River?» [En ligne] Disponible: http://www.dfo-mpo.gc.ca/science/Story/stlawrence_e.htm [2006, 22 avril]

[3] Francoeur, Louis-Gilles. (2005, 30 août). «La vie aquatique étouffe dans le golfe Saint-Laurent». Le Devoir, p.A1.

[4] Francoeur, Louis-Gilles. (2004, 18 juin). «Le Saint-Laurent s'asphyxie». Le Devoir, p.A1.