La Plume verte
Accueil  Qui sommes-nous?  Textes  Blog collectif  Faites-vous entendre  Adhérez au collectif  
 

Textes de La Plume verte

 
 

Mont-Orford : revendiquer le domaine public

Au moment où la société québécoise se questionne sur l'avenir de la forêt boréale et les suites du rapport Coulombe, le gouvernement Charest propose la privatisation d'une partie du parc du Mont-Orford. Le projet, illégal selon la Loi sur les parcs, soulève l'indignation des écologistes et de nombreux groupes de citoyens. Il représente une menace pour l'environnement estrien en plus de n'offrir que peu voire aucune rentabilité à long terme.

Orford

par PHILIPPE JOLY - avril 2006

Selon des révélations obtenues par La Presse, Thomas Mulcair, ancien ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP), aurait, contrairement à l'information prématurément véhiculée, personnellement recommandé le maintient de l'intégrité du parc du Mont-Orford. [1]

Il y a environ un mois, Mulcair oppose son veto au projet d'aménagement du parc lors d'un conseil des ministres. Suite à son objection, il est convoqué par le premier ministre et en quelques heures, est démis de ses fonctions. Jean Charest annonce alors un remaniement ministériel par lequel il confirme l'éjection du député de Chomedey. Le nouveau détenteur du titre de MDDEP devient Claude Béchard, un proche et fidèle ministre de Jean Charest. En quelques jours à peine, Béchard rédige un mémoire encourageant la vente de la montagne de ski. Le processus, qui normalement devait s'étaler sur plusieurs semaines, est adopté en priorité par le conseil des ministres. Mulcair disparaît temporairement de la scène politique et on répand faussement la rumeur voulant que l'ancien ministre fût favorable à la privatisation d'une partie du parc estrien. Voyant la grogne s'élever dans l'opinion publique, il sort de son mutisme et livre ce témoignage. Son opposition au projet de développement est maintenant appuyée par le député libéral de Brome-Missisquoi, Pierre Paradis.

Une privatisation illégale

La vente d'une partie du parc national du Mont-Orford contrevient directement à la Loi sur les parcs [2]. En effet, le projet va à l'encontre de l'article 1 de la loi qui stipule que l'objectif prioritaire de cette dernière est « d'assurer la conservation et la protection permanente de territoires représentatifs des régions naturelles du Québec ». De plus, il est en opposition avec l'article 5 qui affirme qu' « on ne peut ni vendre ni échanger les terrains faisant partie du parc ». Le gouvernement devra donc user d'une loi d'exception pour démembrer cette aire protégée depuis 1938. Se faisant, Québec devra suspendre tous les pouvoirs de la municipalité d'Orford sur le parc. Les conséquences de cette mesure spéciale annonce un casse-tête juridique qui sera assurément contesté devant les tribunaux par les opposants au projet.

Un projet menaçant l'environnement

L'industrie du ski alpin comporte son lot de problèmes environnementaux et la privatisation du Mont-Orford risque d'aggraver les conséquences écologiques de cette activité. En effet, le statut de parc national du Mont-Orford guidait le développement des pistes de ski en imposant certaines contraintes environnementales. Ces dernières n'auront plus force de loi avec le projet annoncé. On redoute grandement la surexploitation de la montagne qui pourrait mené à l'abattage d'une partie de la forêt mixte mature contenant notamment des noyers cendrés quasi centenaires [2]. Cette possible déforestation mènerait à une accélération rapide de l'érosion et de la dégradation des sols. On craint aussi pour l'équilibre du système hydrique et particulièrement pour l'étang de la rivière aux Cerises, base d'un écosystème riche, qui pourrait faire l'objet d'un pompage abusif afin de combler les besoins anticipés en neige artificielle [3].

Peu de rentabilité à long terme

Les autorités ont mis de l'avant le projet de privatisation en arguant que le Mont-Orford dans sa forme actuelle n'était pas rentable et que la cession de terrains ainsi que la construction de condos pallieraient au problème. Or, on peut se questionner sur la réelle vocation d'un parc national. Ce dernier doit-il être rentable? Ne doit-il pas avant tout axer ses activités sur la valorisation du patrimoine naturel? Bien que la présence d'un centre de ski et d'un golf dans le parc entre déjà en contradiction avec ce dernier objectif, elle ne constitue pas une prérogative pour la vente de la montagne qui risquerait d'en augmenter le niveau de détérioration actuel.
De plus, à long terme, c'est toute l'industrie du ski alpin qui est menacée par les changements climatiques. En effet, une étude menée par l'Université de Waterloo révèle que selon un scénario pessimiste, en 2020, la saison de ski sera écourtée de 13% à 15% [4]. L'Estrie, en raison de sa position géographique, serait une des régions les plus touchées. D'ici 2050, on pourrait bien assister à une transformation totale du paysage alpin. Au réchauffement planétaire s'ajoutera le vieillissement de la population qui entraînera une chute de 30% de la clientèle. On estime qu'il faudra puiser deux fois plus d'eau pour l'enneigement artificiel afin de maintenir en vie les quelques centres de ski des Cantons-de-Est. La construction des condos se présente donc comme une solution à très court terme dont les effets seront vite annulés par les tendances climatique et démographique. Cependant, les impacts écologiques qui naîtront de l'exploitation intensive du territoire laisseront leur empreinte pour les décennies à venir.

Sauver les aires protégées

En 1992, Jean Charest, alors ministre de l'Environnement dans le gouvernement conservateur de Brian Mulroney, signait fièrement le protocole sur la Biodiversité au sommet de Rio. L'objectif de cette entente était d'amener à 12% la moyenne des aires protégées dans chaque pays. Aujourd'hui, le Québec fait figure d'enfant pauvre dans la communauté internationale et au Canada pour ce qui est de la gestion de ses ressources forestières. Seul 3,4% du territoire est protégé. Au Costa Rica la proportion des aires protégées s'étend à 34,2%, en Australie à 18,4% et dans le reste du Canada, à 8,4%.[5] Jean Charest, maintenant à la tête de l'État québécois, avait fait la promesse en début de mandat d'augmenter la superficie du territoire protégé à 8% tel que recommandé par la Commission Coulombe. Or, en ouvrant la voie à la privatisation d'une partie d'un des plus vieux parcs nationaux, il attaque directement la biodiversité menacée selon le protocole qu'il a lui-même signé. Comme 85% de la forêt, le parc du Mont-Orford est encore la propriété des citoyens québécois. Revendiquons ce territoire qui est le nôtre.

22 avril Jour de la Terre : Manifestation à Montréal contre le projet d'aménagement du Mont-Orford.
http://www.sosparcorford.org/

__________________________________________

Références bibliographiques

[1] Lessard, Denis (2006, 31 mars). « Un projet ficelé à la hâte». La Presse, p. A1.

[2] Depôt, Jean-Guy (2006, 11 mars). « Compte tenu de la controverse soulevée, le projet de privatisation partielle du mont Orford doit-il être maintenu ou abandonné ?». La Presse, p. A34.

[3] Francoeur, Louis-Gilles (2006, 31 mars). « Le patrimoine écologique d'Orford s'effrite». Le Devoir, p. B8.

[4] Francoeur, Louis-Gilles (2006, 28 mars). « Le ski est menacé en Estrie». Le Devoir, p. A1.

[5] Mainville, Nicolas (2006, 30 mars). Conférence sur la forêt québécoise. Cégep régional de Lanaudière à L'Assomption.