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Le Québec dans le gouffre du nucléaire
Hydro-Québec est à l'heure des choix.
D’ici la fin de cet hiver, la société d’État
devrait décider si, oui ou non, elle remet en fonction la seule
centrale nucléaire du territoire québécois, Gentilly-2.
Cette décision aura une incidence notable sur notre capacité
à gérer les déchets radioactifs et sur la cohérence
des instances gouvernementales en matière de développement
durable.

par PHILIPPE JOLY - novembre 2005
En 1970, Hydro-Québec lançait, en partenariat avec
Énergie atomique Canada limitée (EACL), le projet de
la centrale nucléaire expérimentale Gentilly-1. Cette
dernière se distinguait des précédents aménagements
canadiens, car elle utilisait comme fluide refroidissant de l’eau
ordinaire contrairement à de l’eau lourde (variante isotopique
de densité supérieure) communément utilisée
dans les réacteurs canadiens CANDU. La tentative fut un fiasco
monumental tant au niveau technique que financier. La centrale produisit
de l’électricité pendant moins de 200 jours et
due être abandonnée 9 ans après sa mise en fonction.
En 1973, avant que l’ampleur de l’échec ne soit
constatée, Hydro mettait en branle Gentilly-2, une centrale
nucléaire CANDU traditionnelle de 645MW située sur les
rives du St-Laurent à 10 Km à l’est de Trois-Rivières
et à 5 Km à l’est de Bécancour. Le coût
estimé à 302 millions de dollars subira des dépassements
d’environ 400%. Achevée en 1983, Gentilly-2 devait, selon
les autorités de l’époque, cesser ses activités
en 2013 soit 30 ans après sa création. Aujourd’hui,
8 ans avant cette échéance, Hydro-Québec change
son fusil d’épaule et propose la rénovation de
la centrale pour la maintenir en fonction jusqu’en 2030. Pendant
ce temps, elle accumule près de 2500 tonnes de déchets
radioactifs dans son enceinte. Gentilly-2 vaut-elle le prix économique,
social et environnemental qu’on s’apprête à
payer ?
Un investissement risqué : de 1,2 à 2,3 milliards
de dollars
Dans ses estimations les plus optimistes, Hydro-Québec prévoit
débourser 1,2 milliards de dollars pour la réfection
de Gentilly-2. Cependant, on le sait, la filière nucléaire
est imprévisible et les dépassements coûts sont
très fréquents. D’ailleurs, une étude menée
par la firme américaine Hagler Bailly pour la société
d’État révèle plutôt que le poids
financier de l’opération atteindrait 2,3 milliards de
dollars. À ce prix, le tarif de l’électricité
produite par la centrale atteindrait 8,7¢/KWh contrairement au
tarif actuel de 6¢/KWh. Face à un coût de 6,5¢/KWh
pour les nouveaux grands aménagements éoliens, l’argument
économique en faveur du nucléaire ne tient plus. Notons
aussi que les énergies vertes ne présentent aucun risque
pour la santé et la sécurité de la population
tout en ne laissant aucun déchet durable. De plus, on est encore
peu conscient des conséquences qu’auront le prolongement
des activités de la centrale : un réacteur nucléaire,
même réparé, peut-il vraiment fonctionner 50 ans
sans dangers? Certains s’opposent à la fermeture de Gentilly-2
argumentant que le coût de l’opération se chiffrerait
à 800 millions. Cependant, ce serait oublier que cette mesure
est éventuellement inévitable. Retarder l’échéance
ne ferait qu’accentuer les risques et transmettrait le fardeau
de la manœuvre aux générations futures.
Un site d’enfouissement au Québec ?
Lorsque, en 1983, le Québec a fait le choix de s’engager
dans l’énergie nucléaire, il est aussi entré
dans le club restreint des sociétés américaines
qui doivent disposer des déchets dangereux produits par cette
filière. Aujourd’hui, trois provinces seulement utilisent
ce secteur énergétique : l’Ontario drainant 50%
de son électricité à partir du nucléaire,
le Nouveau-Brunswick 30% et le Québec 3%. Le gouvernement fédéral,
législateur en matière d’énergie nucléaire
au Canada, recommande, par le biais de la Société de
gestions des déchets nucléaires (SGDN), que les rebuts
radioactifs soit administrés et stockés en un seul endroit.
Les sociétés d’énergie nucléaire
dont fait partie Hydro-Québec devront donc adopter une stratégie
commune pour enfouir les quelques deux millions de grappes de combustibles
irradié ; et surprise, ce pourrait bien être au Québec.
En effet, ce dernier, bien que ne produisant qu’une faible partie
de son électricité à partir du nucléaire,
présente, avec les deux autres provinces, des sites intéressants
pour l’enfouissement des matières fissiles. Ottawa privilégie
le confinement des déchets dangereux profondément dans
le Bouclier canadien. Les dépôts radioactifs souterrains
nécessiteront ni plus ni moins une surveillance active pendant
plusieurs centaines de milliers d’années ! Le coût
salé de ce chantier est estimé 24 milliards de dollars.
Les sociétés d’énergie nucléaire
ont cependant indiqué qu’elles favorisaient une méthode
plus « flexible », justifiée par des intérêts
techniques et financiers, misant sur l’entreposage à
basse profondeur durant les premiers 500 ans soit la période
d’hyperactivité du combustible radioactif...
L’incohérence des gouvernements
Partout à l’international, le Canada se présente
comme un défenseur de la paix et un opposant à l’armement
nucléaire. Malgré cela, le pays s’enrichie en
tant que plus important producteur et exportateur d'uranium au monde.
La Saskatchewan possède des réserves surprenantes du
combustible. Par ailleurs, la technologie CANDU qui suscite la méfiance
sur le territoire canadien est pourtant exportée partout sur
le globe. L’industrie représente 10% du marché
mondial nucléaire. Or, c’est connu, cette technologie
civile présente cependant le risque d’être détournée
à des fins militaires.
Au Québec, le gouvernement libéral se donne une image
verte et propose la création de 3000 MW d’énergie
éolienne. Cette démarche salutaire aurait le pouvoir
d’éliminer notre maigre dépendance de 3% face
nucléaire. Si les autorités se coiffent du concept de
développement durable, elles devraient d’abord en assumer
le fondement : agir dans l’intérêt des générations
futures et ne pas leur faire porter le poids de nos déboires
environnementaux. Sortons le Québec du nucléaire.
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